J'ai entamé il y a plusieurs mois avec Pascale Morelot-Palu un travail autour de différentes notions, dont la première est la lucidité, en tentant de mettre en résonance ses peintures et mes textes. Nous nous sommes arrêtés sur ce premier thème en nous rendant compte de l'importance pour elle et moi de la phrase sublime de René Char : "La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil." Invitée au Salon d'automne (du 16 au 19 octobre sur les Champs-Elysées), Pascale a choisi d'y exposer le premier diptyque de cet ensemble en cours d'élaboration, et bien sûr, puisque c'est un diptyque, les deux textes correspondants. Les voici, en attendant la suite…
Lucidité 1 : le fils
Il y avait la voix de mon père.
Il y avait les mots de mon père.
Il y avait le ton de la voix et des mots de
mon père.
Là. Derrière moi. L'ombre de mon père. A me
toucher.
J'entendais ces mots. J'entendais cette
voix. Et les conseils qu'ils portaient.
Et lui, et son souffle si proche, et l'air
brassé par ses ailes.
Et ses efforts pour rester à portée de moi.
Mais je ne me retournais pas.
Il y avait le génie de mon père. Et il y
avait la prudence de mon père. Je n'avais pas l'un et je ne voulais pas avoir
l'autre.
Comme j'avançais !
Oh, comme j'avançais !
Comme je montais. Plus haut. Plus haut.
Plus haut. Plus haut.
Peu à peu il n'y a plus eu que le murmure
assourdi de la voix de mon père, le bruissement indistinct des mots de mon
père.
Loin. Derrière moi.
Je ne me suis pas retourné.
J'ai jeté un œil juste en dessous de moi,
et j'ai vu les côtes de l'île, et le fracas blanc des vagues sur les rochers,
et la terre aride, et j'ai vu le Labyrinthe, l'œuvre du génie de mon père, mais
si lointain, si petit, si dérisoire, que j'en oubliais presque combien cela
avait été difficile de le fuir.
Et j'ai senti, là, dans mon dos, la puissance
de mes ailes qui me poussaient en avant, en hauteur, plus en avant, plus en
hauteur, le génie propre de ces ailes inventées par mon père qui m'éloignait à
chaque battement un peu plus de la prison qu'il avait édifiée et dont il nous
avait délivrés.
Je ne saurai jamais créer cela, ni les
ailes ni le Labyrinthe, mais je saurai m'élever bien au-dessus de mon père. Ce
sera cela mon génie propre. Aller où il ne pourra jamais aller, où il n'aura
jamais même rêvé d'aller, ou dont il aura eu peur. Je n'ai pas peur. Je n'ai
jamais connu la peur. Ni de l'inconnu ni du Minotaure. Ni des géants ni des
rois. Et pas plus des fils de Dieux ou des sortilèges.
J'irai où ils n'iront jamais. J'y vais. J'y
vole. Vers le ciel infini de la Crête et du monde, vers l'azur qui reflète les
mers, vers les étoiles qui colonisent la nuit, vers le soleil enfin où je
défierai Hélios et Apollon de mon éclat.
Oui. Je serai l'égal des Dieux dans ces
hauteurs de l'univers. Je dépasserai l'Olympe.
Comme j'avance.
Oh, comme j'avance !
Oui. Je toucherai le soleil et j'éblouirai
mon père.
Il ne doit plus être qu'une tache, là-bas,
juste au-dessus de l'eau, juste un point noir qui admire son fils dans sa
course vers le soleil, qui a compris peut-être que mon exploit éclipsera sa
gloire.
Je ne me retourne pas.
Il n'y a plus d'ombre pour moi. Il n'y a
plus son ombre qui pèse sur moi. Il n'y a plus d'ombre pour me protéger de la
chaleur et de la lumière. Il n'y a plus que l'air remué par mes ailes pour un
instant me rafraîchir.
Oh oui. Je suis si près. Si près. Je sens
la beauté et la violence du soleil juste au bout de mes doigts. Je sens le feu
du soleil qui gagne mes ailes. Je sens que je suis près de mon but, que je
brûle.
Le soleil me dévore.
Je le laisse faire. Je fais corps avec lui.
Je lui appartiens.
Je brûle. Je suis une torche, un nouveau
soleil qui fonce vers la terre et la mer, et la Grèce, et la Crête, et la
Sicile, pour les illuminer bientôt.
Lucidité 2 : le père
J'ai su, j'ai toujours su, quand il était
tout petit déjà, il était pareil, déjà, et j'ai toujours su que je n'y pourrais
rien. Qu'est-ce que j'aurais pu faire ? J'ai fait ce que j'ai pu.
J'ai eu des torts bien sûr, et j'ai commis
des crimes qui me poursuivent encore : l'a-t-il appris ? J'ai précipité un
homme dans le vide parce qu'il m'avait volé une invention. Je me suis mis au
service d'un tyran. J'ai aidé une femme, sa reine, à accoucher d'un monstre et
j'ai mis ce monstre en cage dans une prison sans issue. Et je me suis laissé
enfermer avec lui. Comme une punition. Et mon fils, mon fils, aurais-je dû le
laisser dehors, aurais-je dû le laisser à sa mère, à la merci du roi et de sa
colère ? Je l'ai pris avec moi et, dans notre solitude, je lui ai tout
enseigné. Toutes les sciences que je connais, celle du vent et des voiles,
celle de la mer et des bateaux, celle des outils et de la matière que l'on
sculpte ou que l'on taille, celle aussi de l'architecture qui m'a fait
concevoir le Labyrinthe et ses secrets.
Combien de temps avons-nous erré dans ces
couloirs hantés par le monstre, moi lui enseignant, le tenant par la main, et
lui si désireux de s'affranchir, de courir au devant du danger, au devant du monde,
de la vie ou de la mort ? J'ai oublié. Je ne l'ai pas vu grandir. [Mon fils,
mon enfant.]
Il étouffait bien sûr, dans ce monde confiné.
Il étouffait de mon savoir. Il voulait façonner sa vie, conquérir l'univers et
ses mystères. Il voulait se frotter aux autres, se battre avec le destin, il se
rêvait un avenir de héros comme tous les enfants. Et surtout il voulait partir,
bien sûr, sortir de ce triste palais façonné de mes mains. Tout le monde
l'aurait voulu. Et moi ? Je ne sais pas. Je n'y pensais pas. Je n'y ai pensé
que pour lui.
Et j'ai eu peur en y pensant. Car je savais
qu'il m'échapperait alors en échappant à ce lieu clos. Qu'il voudrait voir et appréhender
le monde par lui-même et ne plus m'écouter. Qu'il allait, à peine sorti,
m'abandonner, me laisser-là avec mes remords et mes ambitions. Mais
qu'aurais-je pu y faire ? C'est la vie, n'est-ce pas ?
J'ai forgé l'objet de notre évasion, ces
grandes ailes de bois, de toile, de colle et de plumes. J'ai revêtu les miennes
et je lui ai expliqué comment on s'en servait, comment glisser sous le vent,
utiliser les courants ascentionnels grâce auxquels nous dépasserions les hauts
murs dépourvus de toit du Labyrinthe, et ceux qui nous mèneraient vers la mer. Je
voulais l'attacher à moi et le porter vers cette liberté dont il rêvait tant
mais il a protesté. Il a dit qu'il n'était plus un enfant que l'on porte, qu'il
volerait de ses propres ailes. Je l'ai regardé. Et j'ai vu ce que je n'avais
pas vu depuis tout ce temps, combien de temps ?, qu'il était un homme
désormais. Un jeune homme beau, fier et arrogant comme je l'avais été. Ô comme
il me ressemblait, et cela aussi me faisait frémir.
Il ne souriait pas quand il a dit "Je
volerai seul vers mon destin". Et j'ai su, et je me suis souvenu que
j'avais toujours su mais que j'avais oublié.
J'ai dessiné ses ailes, je les ai ajustées
pour qu'elles soient idéalement à sa taille, j'ai répété mes conseils sur le
vent et les courants et je lui ai dit "Tu resteras derrière moi."
Mais j'ai vu dans son regard qu'il ne le ferait pas. Qu'est-ce que j'aurais dû
faire ?
Il n'était pas midi quand nous avons pris
notre envol. Au début, il m'a suivi. Peut-être à ce moment-là m'admirait-il
encore ? Mais cela n'a pas duré longtemps. Il s'est laissé griser par tout cet
air, par tout cet espace qui s'ouvrait devant lui, par toutes ces possibilités
qui s'offraient à lui désormais. Il m'a dépassé. Il volait au rythme propre de
ses propres ailes et n'en faisait qu'à sa tête. Il tournoyait dans le ciel. Il
filait droit devant lui en riant. Il criait au soleil qu'il arrivait. Il
défiait les Dieux, et les oiseaux, et les cieux. Il montait et ne m'écoutait
pas, ou ne m'entendait pas, qui sait ? Et qu'importe. Il ignorait les risques
et mes avertissements. Qu'est-ce que j'aurais pu faire ?
Je l'ai vu s'éloigner. Je l'ai vu se
dissoudre dans l'immensité. Il n'était plus qu'une tache infime devant l'astre
jaune à son firmament.
Et puis j'ai entendu un cri dans l'azur et
j'ai vu une torche qui tombait dans la Méditerranée, une torche folle et
hurlante illuminant la terre et la mer, et la Grèce, et la Crête, et la Sicile.
Après, un grand silence.
J'étais seul au-dessus de la mer. Je ne
pouvais plus bouger. Je me suis laissé porter sur les ailes du vent et j'ai
atterri ici sans savoir comment. J'y suis bien, j'y soigne ma douleur. Je pense
que je n'en partirai plus.
Souvent, tous les jours sûrement mais je ne
tiens pas les comptes, je pense à mon fils et à sa vie trop courte d'insolent
météore.
Je me dis que ce fut un accident. Je me dis
que j'ai fait son malheur. Je me dis que je l'ai trop protégé et qu'il n'était
pas prêt à affronter le monde. Je me dis que je ne l'ai pas assez protégé. Je
me dis que les Dieux me font payer mes fautes. Mais je me dis aussi que je
savais que cela arriverait, ainsi ou autrement, que je l'ai toujours su. Et je
ne vois pas ce que j'aurais pu y faire.