mardi 2 septembre 2014

Des traces de nous, chronique pour Hétéroclite

Livraison de rentrée du magazine Hétéroclite, avec le nouveau volet de ma chronique culturelle mensuelle, Feux croisés, intitulée ce mois-ci Des traces de nous

Il y a ceux dont on sait tant de choses, dont tant d’éclats nous ont éclaboussés de leur vivant et nous parviennent encore après leur mort. Ceux qui nous appartiennent à tous tant ils ne s’appartiennent plus à eux-mêmes. Ceux que l’on s’est tous, un peu (et les artistes plus que d’autres) appropriés. Et puis, il y a ceux dont on sait si peu, dont les fantômes ne hantent que ceux, infiniment rares, qui les ont croisés ; et d’autant plus que leurs traces sont diffuses, presque effacées. C’est la différence entre une star et un anonyme, entre une image iconique et une image manquante, entre Saint Laurent tel que fantasmé désormais par le cinéma (le film de Bertrand Bonello après celui de Jalil Lespert), et le père absent, desaparecido comme elle dit, de Samantha Barendson, qui construit autour de cette figure sans contours un texte aussi court que saisissant, Le Citronnier. Entre Saint Laurent, belle et brillante réinvention du mythe du grand couturier, de sa relation avec Pierre Bergé, de ses folles années 70, de ses pulsions sexuelles, et le Francisco Barendson du Citronnier, disparu alors que sa fille n’avait que deux ans et qui ne lui a laissé que six photos, un tableau du chat du Cheshire et douze verres colorés, il y a un gouffre. Celui entre le trop-plein d’une vie ultra-exposée et le vide d’une vie secrète, car il n’y a même pas de souvenirs chez Samantha Barendson : que des vides qu’elle cherche à combler au fil des pages, à coup de questions, de réminiscences vagues, de recherches, de rêveries. Bonello fantasme Saint Laurent et projette sur lui ses interrogations permanentes (sur l’identité, la mémoire, l’histoire…). Barendson, elle aussi, à sa manière, fantasme son père jusqu’au moment où une réponse, inattendue, alors qu’elle croyait être dans une impasse, la renvoie vers d’autres interrogations : sur l’identité, l’histoire, la mémoire. Le film de Bonello est superbe parce qu’il touche, via sa recréation du personnage Yves Saint Laurent, à l’universel. Le livre de Samantha Barendson est magnifique parce qu’il touche à l’intime le plus absolu. Autant dire, parce que ce sont deux œuvres infiniment personnelles, qu’ils parlent de la même chose : de nous, de nos traces, de nos héritages.
Saint Laurent de Bertrand Bonello. Sortie le 24 septembre
Le Citronnier de Samantha Barendson, éditions Le Pédalo ivre, 10 €.